Je ne suis pas le héros de cette histoire (1ere Partie)

C’était à la gare, oui c’était à la gare, la première fois que je l’ai vue. J’attendais mon train pour Lyon, je devais participer à un séminaire pour je ne sais plus trop quoi. Bref, là n’est pas la question.

J’entendais des bruits de halls de gare, tu verras, des freins de trains, des annonces, des gens qui s’agitent, lorsque le monde, mon monde s’arrêta. Elle avait son bonnet blanc et sa chevelure blonde et bouclée dépassait. Elle portait un manteau noir, des bottes marrons, elle cherchait visiblement le quai de son train. J’ai fait abstraction, sans le vouloir, de tout ce qu’il y avait autour, je ne voyais qu’elle, juste.. elle. Je suis allé lui parler, tu vas voir tu connaitras ça aussi. Ca parait simple comme ça, mais dans la vraie vie, il en faudra une sacré paire pour se lancer.. tu verras la paire, logiquement, tu l’auras. Je me suis avancé vers elle, mais ne me voyait pas arriver. Elle avait la tête sur les panneaux d’affichage, complètement perdue.

« Est-ce que je peux vous aider, depuis tout à l’heure, je vous regarde en cherchant désespérément quelque chose.. » dis-je d’un air amusé.

« Je cherche mon train qui va sur Bayonne. » d’un air désappointé.

« Ah.. c’est fâcheux, d’autant plus que ce n’est pas la bonne gare. Vous devriez prendre un taxi pour vous y rendre, c’est à Paris Montparnasse. Je peux vous aider si vous le souhaitez. »

« Et putain de merde de bordel de bite ! » cria-t-elle.

Je n’ai pas voulu rire, mais c’est bien la première fois que je voyais une femme aussi jolie, jurer comme un pirate. Mon sourire ne pouvait pas s’empêcher d’apparaitre.

« Quoi ? Ça vous amuse ? » rétorqua-t-elle, en me lançant un regard noir de ses yeux bleus-gris.

« Ah non pas du tout Madame, mais je me disais, que je pouvais vous indiquer comment y aller sinon.. » Dis-je d’un air plus sérieux.

Je l’accompagnais, vers la sortie de la gare où se trouvaient la bouche de métro et la station de taxi, lui laissant le choix du transport. J’étais même prêt à lui payer la course. Va savoir pourquoi, elle m’attirait. Je la voyais souffler, marmonner, jurer avec une mine renfrognée. Je ne sais pas, mais elle m’avait fait forte impression.

La saluant, je la quittais pour aller prendre mon train. Je me rappelle que je lui avais ramassé son écharpe qu’elle avait faite tomber, je l’avais gardé à la main et j’ai complètement oublié de lui rendre. Je n’avais ni son nom ni son prénom. Autant te dire que pour la retrouver ça allait être très difficile… mais vu que tu es là tu t’imagines bien que bon. Donc me voilà déboussolé par cette femme qui est maintenant ta mère.

 

Tu sais mon fils, j’ai eu de la chance de rencontrer ta mère, elle m’a beaucoup apporté dans la vie. Elle a réussi à me remettre sur de bons rails. Oui parce que.. je n’ai pas toujours eu des bonnes réactions par le passé.

Je vais un peu t’expliquer ce que j’étais et ce que j’ai fui.

J’étais, comment dire.. pas forcément aidé par la nature. J’étais petit pas toujours très bien habillé, pas très à la mode. J’avais tendance aussi à me familiariser avec le frigo. Je passais mon temps à manger. Je ne pensais qu’à une chose c’était devenir joueur de football. Je voyais leur vie et elle me paraissait tellement cool. Des voitures, des femmes et jouer au foot devant des millions de personnes. C’était assez contradictoire quand même. A la limite de la boulimie, je passais mon temps à manger en regardant des matchs. Je m’imaginais cette vie. Et pourtant tu verras que je ne suis pas passé loin, mais je t’expliquerai plus tard.

Bref, j’étais tout simplement à l’opposé de mon rêve. J’ai eu une petite chance, c’est d’avoir un minimum de jugeote. J’étais plutôt bon à l’école. Mais la seule chose qui me manquait je pense, c’est la notoriété. Tout comme la reconnaissance, je manquais d’existence aux yeux d’autrui et cela m’a beaucoup renfermé sur moi-même. Je n’avais que très peu d’amis et aucune, mais aucune petite copine. Je voyais mes potes embrasser les leurs devant moi, et je faisais mine de regarder ailleurs. J’étais prêt à embrasser n’importe qui. Même la plus moche de l’école. J’étais prêt !Je voulais faire comme eux ! Personne ne voulait de moi, parce que je n’étais pas LE beau gosse. Mais un jour si tu passes par-là ça changera. Je te le promets.

C’est marrant de me dire que tu es devant moi, et je te regarde dormir.. Je me demande bien ce que tu deviendras quand tu seras plus grand. Mais avant tout j’espère que tu seras heureux.

Bref, tu te feras ton opinion sur les choses, je l’espère du moins. Mais comme je te l’expliquais je n’avais pas forcément la vie rêvée. Je partais de loin on va dire. Pas forcément beaucoup de points positifs. Mais bon je t’écris donc c’est déjà ça !

Je vivais seul avec mon Papa qui travaillait tout le temps, il était souvent en déplacement et il me laissait à la voisine, qui était devenue pour moi,Tata Caribou, parce qu’elle aimait faire le bruit de cet animal pour me faire rire.. Mon père revenait à la maison aux bras de femmes, toutes différentes à chaque fois. Des blondes, des brunes.. Quand j’étais petit je pensais à chaque fois que c’était ma maman. Mais non pas du tout, juste une femme qui voulait profiter de l’argent de mon père. A Noël il était sur son ordinateur pour le travail, il me mettait devant les dessins animés et venait me faire un bisou pour me souhaiter un joyeux Noel. Il me donnait mon cadeau et repartait sur sa chaise derrière son écran.

Moi qui attendais le Père Noël au bord de la cheminée, en regardant dedans, pensant qu’il s’était coincé à l’intérieur. La magie s’était effacée, ce jour-là.  Quand je discutais avec mes copains d’école, enfin Arthur, parce qu’il était le seul, on se racontait ce qu’on avait fait pendant les vacances. Il était allé au ski, il a fait du chien de traineau, il a bu des tonnes de chocolats chauds, il avait l’air d’avoir passé des supers vacances. Pour ma part, j’étais un peu plus évasif. Parfois même je mentais. Je disais que j’étais allé au bord de la mer au Canada pour m’y baigner, le seul truc c’est qu’au bout d’un moment mes mensonges commençaient à se voir. Bah tu comprends se baigner en plein hiver au Canada.. pour un enfant c’est pas spécialement conseillé. Mais je mentais parce que j’avais honte, j’étais gêné de ne pas pouvoir faire ce que je voulais. J’en voulais à mon père chaque rentrée des classes, en hiver et en Septembre, parce que je ne partais pas. Je grandissais et j’endossais le rôle de victime, d’incompris, et surtout de frustré.

Mes notes à l’école m’ont permis d’aller dans un collège plus huppé. Mais je perdais mon ami Arthur. Mon père s’était fâché avec ma voisine parce qu’un soir il était rentré complètement saoul du travail et avait tenté de l’embrasser. La police était arrivée et j’entendais crier sur le palier. C’est à partir de ce jour que Tata Caribou a arrêté de me garder, après 10 ans de service et tout ca gratuitement, parce qu’elle me considérait comme un fils. Pour la première fois, je savais ce que ca voulait dire d’avoir une maman. C’est doux, ça fait rire, parfois ca gronde, mais ca aime énormément. Des fois je sortais en douce, j’allais frapper à sa porte et je partais la serrer dans mes bras. Elle pleurait à chaque fois qu’elle me voyait.

Un beau matin je partais pour le collège et je vis sur la pallier la porte de ma Tata s’entrouvrir. C’était elle, elle me souhaitait une bonne journée et m’envoyait un bisou. Je partais en souriant. C’est vrai que de temps en temps elle faisait ça. Parfois même elle me tendait un sac de bonbons et un pain au chocolat, parce qu’elle savait les faire. Ils étaient tout chaud car ils sortaient du four. Avant, quand j’étais chez elle, on en faisait pour le gouter, ou bien pour le petit déjeuner du lendemain. On partageait beaucoup de choses. Elle m’avait appris à faire les pâtes à la bolognaise, les gratins dauphinois, et on avait même crée une recette qu’on avait appelé le « plat fou » parce qu’on mettait tout ce qu’on trouvait.. des pates avec des haricots blancs, du riz avec des frites et du fromage.. Ca nous amusait, et pour ne pas gâcher on mangeait tout !

Cette Tata avait tout pour elle, mais n’avait eu ni mari ni enfants. Elle avait un chien qu’elle avait nommé Boutchou, c’était un gros berger allemand, mais qui était toujours à faire des léchouilles et des câlins. Elle vivait seule dans un appartement très coloré où chaque pièce avait sa  propre couleur. Elle disait que « chaque pièce a sa couleur car chaque pièce est différente et chaque pièce a sa propre âme.. Chaque pièce procure à sa manière un bien-être. » Son canapé ressemblait à un nuage, elle disait que c’est l’endroit de la maison où elle aime se confiner car elle se sentait protégée, et son canapé était tellement doux et moelleux qu’elle disait que de « s’asseoir dedans pouvait réconforter tous les bobos ».

C’était une femme exceptionnel et avec un grand cœur. De temps en temps, même si elle n’était pas riche, elle faisait cuire des œufs et du riz et allait donner ça, aux personnes qui avaient faim dans la rue. Des gens qui n’avaient plus de toit. « Ces gens ne sont pas riches, parce qu’ils n’ont pas de toit.. et n’ont pas de toi. » Je ne comprenais pas cette nuance parce qu’elle pleurait en disant cette phrase et en me regardant.  Elle m’aimait comme son fils, et moi comme une mère que je n’ai jamais eue.

Alors que je revenais du collège, j’entendais depuis le bas de la cage d’escalier des voix graves et du mouvement. Je montais rejoindre mon appartement et je croisais des pompiers redescendre. Je me demandais bien ce qu’un camion de pompiers pouvait bien faire au bas de mon immeuble. Je remontais d’étage en étage et sur la pallier, les pompiers sortaient de l’appartement de Tata.. Quelques voisins s’étaient attroupés devant, par curiosité pour la plupart. Je voyais alors sortir deux pompiers portant un brancard et dessus un corps enveloppé jusqu’à la tête. Mme Martinez la voisine du dessus me disait « Elle est partie, Jeanne, elle est partie.. Son cœur s’est arrêté d’un coup d’un seul.. la pauvre dame. ». C’est alors que pour la première fois, je faisais face à la mort et à sa douleur. J’ai pleuré, tellement pleuré pour elle. Son chien en faisait de même d’ailleurs. Je le retrouvais devant la porte de notre appartement, il couinait. Il avait perdu sa maitresse et son amie. Il n’avait plus personne et surtout il avait très faim. Je le cachais chez moi, je lui donnais à manger, je m’occupais de lui. Mon père n’y voyait que du feu.  J’allais même le promener pour qu’il puisse faire ses besoins et pour qu’il arrête aussi de faire pipi sur les chaussettes de mon père. Ce qui provoquait, bien entendu, son étonnement le matin en s’habillant.

 

Un soir, mon père revenait de voyage, dans je ne sais plus quel pays, et avait la mine triste, des cernes comme des sacs de gravats et il n’était pas rasé non plus. Il vint me voir et d’une voix grave me dit « Mon fils, notre vie va changer.. »